par Wolfgang Blendinger, géologue dans le domaine du pétrole, Université technique de Clausthal et Klaus Bitzer, géologue, Université de Bayreuth
«Pour combien de temps le pétrole suffira-t-il?» Cette question est souvent posée. La réponse à cette question est simple et ébahissante: éternellement!
Mais attendez, n'avons-nous pas là un problème en face des prix élevés du pétrole, du slogan «s'éloigner du pétrole», de la discussion à propos d'alternatives?
La question doit être formulée autrement, car derrière, il se cache une tout autre problématique: pour combien de temps encore le pétrole bon marché, qui a ces dernières décennies dramatiquement élevé notre niveau de vie, suffira-t-il? Et pour combien d'êtres humains? Les réponses à ces questions sont du côté «officiel» également toutes simples: «Il y a 40 ans, on a prédit que le pétrole serait épuisé dans 40 ans et aujourd'hui, nous en avons encore pour 40 ans!»
1Est-ce vrai?
La réponse n'est plus aussi simple. Car d'abord, on doit définir, ce qu'on entend par «réserves de pétrole». Cela devient compliqué en raison du fait qu'il y a des sortes très différentes de pétrole, que l'on doit distinguer selon la densité, la viscosité et la sorte de gisement. Le pétrole n'apparaît pas de lui-même à la surface de la terre, mais on doit aller le chercher à l'aide de méthodes déployées et l'extraire ensuite. A certains endroits de la terre, le pétrole est facile à extraire, à d'autres endroits seulement avec beaucoup de peine par exemple dans les océans. De plus, il faut ajouter ce qu'on appelle les sables bitumineux qui seulement après un processus compliqué peuvent être traités pour obtenir du pétrole, tout comme les schistes bitumineux, qui ne contiennent pas de pétrole, mais n'en sont que le premier degré, ce qu'on appelle le kérogène.
L'extraction du pétrole bon marché diminue
Si tous ces gisements sont pris en considération dans la calculation des réserves, l'affirmation des «40 ans» est sans aucun doute correcte et même plutôt pessimiste. Une calculation des réserves est cependant significative seulement si l'on distingue les éléments des différentes sortes de pétrole brut. Nous avons besoin de pétrole bon marché, pour pouvoir rouler en voiture et prendre l'avion pour les vacances, chauffer nos maisons et pour que différents processus industriels puissent se dérouler à des prix avantageux.
Il va de soi qu'il faut d'abord trouver du pétrole avant de pouvoir l'extraire. Le sommet dans la découverte de nouveaux sîtes de pétrole bon marché et facile à produire était il y a 40 ans! Depuis, ceux-ci diminuent rapidement.
Depuis 2005 l'extraction de pétrole bon marché n'a plus augmenté, elle diminue même un peu. Les géologues définissent la quantité maximale d'extraction comme «peak oil» (le point culminant du pétrole), selon la représentation graphique de la courbe internationale d'extraction, qui correspond à la forme (assez déformée) d'une cloche. La branche montante de la courbe du graphique est déterminée en grande partie au niveau technique, la branche descendante est déterminée au niveau du physicalisme. Car cela prend du temps pour qu'un terrain pétrolifère soit accessible de manière optimale à l'aide d'un certain nombre de forages. Ensuite, l'extraction de pétrole diminue plus ou moins dans chaque terrain de manière continue, car on ne peut qu'extraire le volume du pétrole existant (et seulement une partie de celui-ci, en moyenne environ 40%), et plus l'extraction dure, plus la proportion d'eau (ou de gaz) qui coule dans les sondes servant à l'extraction est grande. Un phénomène simple de l'équilibre des mesures, car ce qui est enlevé au sous-sol, doit être remplacé par autre chose (avant tout par de l'eau, qui est en surabondance dans les spores minéraux). Comme on connaît assez exactement la quantité de pétrole «bon marché» et facile à produire trouvée dans le passé, on peut – à quelques années près – déterminer le moment correspondant à la quantité maximale d'extraction. Qu'elle ait été en 2005 ou qu'elle se situe seulement en 2011 ou en 2015, n'a pas d'importance. Après avoir atteint le point culminant, la production ne cesse de tomber – c'est une loi physique incontournable.
La question est donc la suivante: Pour combien de temps le pétrole bon marché suffira-t-il?
On commence lentement à comprendre que la perspective n'est pas bonne. Mais il y a encore les alternatives, ce qu'on appelle le «pétrole non-conventionnel» des océans, c'est-à-dire les sables et les schistes bitumineux! Toutes ces «alternatives» n'appartiennent cependant pas à la catégorie de l'or noir bon marché. Elles sont difficiles à extraire, les gisements sont relativement petits et sont situés dans des sîtes océaniques difficiles d'accès, ou bien on ne peut les distiller que lentement et qu'en minime quantité – par rapport à l'ensemble de l'extraction mondiale en pourcentage – comme par exemple le pétrole issu des sables ou des schistes bitumineux, dont la production est insensée. Ici, on investit plus d'énergie dans la production que l'on obtient du pétrole.
La guerre en Irak – déclenchement des guerres des ressources
La constatation selon laquelle «le pétrole suffit toujours pour les quarante prochaines années» est un non-sens par rapport au pétrole bon marché. Cette affirmation repose sur l'hypothèse optimiste non prouvée que le progrès technique facilitera à l'avenir l'extraction de gisements non-conventionnels comme ceux du pétrole bon marché. Cette hypothèse restera une illusion! «L'or noir» ne «s'épuisera» jamais. La question reste pourtant la suivante: combien d'êtres humains disposeront encore de cette énergie bon marché? Avec une population mondiale en hausse et une extraction de pétrole bon marché en baisse, la réponse est claire.
Avec une augmentation de la population mondiale à 9 milliards d'êtres humains en 2050 (elle est aujourd'hui de 6,8 milliards), il est prévisible que les besoins énergétiques ne seront plus couverts par le pétrole «bon marché». L'énergie sera plus chère et inatteignable pour une grande partie de l'humanité. L'accès à l'énergie déterminera encore plus fortement que dans le passé les relations entre les pays producteurs et les pays consommateurs. Si le «american way of living» n'est pas négociable comme l'Administration de Bush le divulgue, alors la guerre en Irak sera, plutôt que la fin, le déclenchement des guerres menées pour s'assurer les ressources.
Bio-énergie – la cannibalisation de notre environnement
La disparition de l'or noir bon marché s'exprime finalement aussi dans la concurrence entre la production de produits alimentaires et la bio-énergie, qui conduit à l'augmentation des prix des aliments et pousse déjà le Programme alimentaire mondial, un des programmes de l'ONU, à des restrictions.2 Si cela continue comme jusqu'à maintenant, pour assouvir notre soif d'énergie, on ne laissera plus une paille pour les autres êtres vivants. Un autre exemple pourrait à peine mieux montrer la conséquence atroce de cet appel fatal que l'exemple suivant: «Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.»3 La production bioénergétique est le pas vers la cannibalisation de notre environnement.
La nourriture, l'énergie et la mobilité ne sont cependant pas les seuls points décisifs qui sont concernés par la perte de l'énergie bon marché. La distribution de l'énergie au sein des sociétés contient un potentiel de conflits, qu'on peut à peine estimer et qui apparaît pourtant occasionellement à la surface des sociétés fonctionnant apparemment bien, comme récemment en Italie et il y a quelques années en Grande-Bretagne. On verra de quelle résistance les démocraties occidentales feront preuve, quand on introduira les bons d'achat pour l'essence et que le fioul sera durablement contingenté. Ces réflexions ne sont pas pessimistes. Jeroen van der Veer, le président du conseil d'administration de Shell, décrit dans une prise de position de février 20084 à propos de l'approvisionnement énergétique futur, que nous nous trouvons aujourd'hui devant la décision de parvenir aux changements inévitables dans notre consommation d'énergie soit par une évolution planifiée («blueprint») soit par une course sans égards («scramble»). Déjà en 2015, l'approvisionnement du marché en pétrole et en gaz faciles à extraire ne fera plus face à la demande. Le résultat du processus d'adaptation sera en tout cas le même: Le monde devra déjà bientôt faire avec beaucoup moins d'énergie fossile.
La cause du mal: la croissance exponentielle
On peut à peine prévoir comment les habitudes économiques et de vie devront être modifées et optimisées dans un proche avenir de manière à ce que la fin du pétrole bon marché ne soit pas perçue comme une rupture dans l'histoire de l'humanité. L'espoir concernant l'innovation, le progrès technique et la capacité d'adaptation des êtres ne résoudra pas le problème fondamental des ressources limitées, aussi longtemps que la cause du mal ne sera pas abordée: Le nom de la maladie est «la croissance exponentielle». L'épuisement du pétrole bon marché nous offre une chance de reconnaître l'évolution mortelle de cette maladie. Aussi longtemps qu'on enlève le droit d'existence à d'autres êtres vivants de notre planète au profit d'une population mondiale en croissance continue et aussi longtemps que chaque habitant de cette terre voit dans l'entassement de plus en plus d'affaires principalement inutiles la raison de vivre, il ne pourra y avoir de «guérison».
N'existe-t-il donc pas d'alternatives? Il est difficile de s'imaginer un monde avec des voitures électriques, quand déjà l'approvisionnement en électricité touche à beaucoup d'endroits à des limites de capacité. Si l'on regarde dans le temps avant l'utilisation des énergies fossiles, alors il est possible que l'avenir énergétique ne soit pas si noir que ça. Les êtres humains ont vécu des millénaires sans pétrole et la cause de leur mort n'était pas a priori le manque d'essence, de diesel ou de kérosène. On peut douter bien sûr que cela soit valable aujourd'hui, à un moment où la population mondiale se situe de 10 à 15 fois au dessus de la résistance biologique de la terre. Le pétrole que nous gaspillons principalement de nos jours, n'est pas vital. La question intéressante en rapport avec la disposition énergétique future est la suivante: Comment réussirons-nous à surmonter le dogme de la croissance?
1 Informationsstelle Heizöl: Wie weit reicht unser Öl? www.erdoel.ch/doc/)/971203029217102002.pdf (Remarques des auteurs: […] «notre pétrole» […]: la Suisse, de même que beaucoup de pays de l'UE, dispose de gisements pétrolifères négligeables. On admet que par exemple le pétrole de l'OPEC ou celui de la Russie soit «notre pétrole» […])
2 Spiegel online: Gestiegene Lebensmittelpreise: Der Kampf um die Nahrung, 25/2/2008 www.spiegel.de/wirtschaft/0;1518,537634,00.html
3 La Bible, Genèse 1–28
4 Prise de position de Jeroen van der Veer (Shell)
sur l'approvisionnement énergétique futur:
www.shell.com/home/content2/de-de/society_environnement/the_energy_challenge/two_energy_futures.html
(Traduction Horizons et débats)
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